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La recherche sur les socio-écosystèmes s’articule en région

Du 27 au 31 mai, la Semaine écologie environnement biodiversité du CNRS a mis en lumière les collaborations entre chercheurs et acteurs locaux à travers la France. Le Centre de Recherche sur la Biodiversité et l’Environnement (CRBE-OMP) a participé activement à cette semaine.

Le CNRS a ouvert le 27 mai la 3e édition de la Semaine écologie, environnement biodiversité. Son but : réunir chercheuses et chercheurs, partenaires et acteurs, décideurs, gestionnaires et entrepreneurs, pour échanger autour des enjeux scientifiques, environnementaux et sociétaux sur les territoires. A cette occasion 10 événements sont organisés partout en France du 27 au 31 mai 2024. Cette semaine est aussi l’occasion de mettre en avant des projets de recherche dont le partenariat science-partenaires locaux a pu impacter le terrain. Des collaborations qui démontrent de l’importance d’intégrer la science dans les pratiques de gestion environnementale, contribuant à des solutions durables face aux défis écologiques.

C’est le cas du projet ANR NUMRIP, coordonné par Dov Corenblit, enseignant-chercheur au sein de l’équipe CIRCE au Centre de Recherche sur la Biodiversité et l’Environnement (CRBE-OMP)1 . Ce dernier développe au sein d’un consortium de recherche un outil de modélisation du paysage fluvial pour la compréhension des mécanismes d’interactions entre la végétation riveraine et les processus hydrogéomorphologiques et la gestion et la restauration des hydrosystèmes fluviaux. Ce modèle est développé et testé dans le département de l’Allier (Auvergne-Rhône-Alpes) sur la rivière Allier et dans le département de la Haute-Garonne sur le fleuve Garonne. « NUMRIP, au travers de simulations, doit permettre de prévoir les trajectoires potentielles d’ajustements des cours d’eau en tenant compte de divers scénarios, tels que la modification du régime hydrosédimentaire, l’accroissement de la sécheresse ou la prolifération d’une espèce végétale », explique Dov Corenblit. La Garonne, en particulier, est un modèle d’étude très pertinent pour le développement d’une approche intégrée visant à décrire et comprendre le fonctionnement des cours d’eau altérés en raison des interventions anthropiques. « Autrefois dynamique et riche en biodiversité, ce fleuve est aujourd’hui confronté à des défis critiques dus à sa chenalisation consécutive à l’extraction intensive des sédiments, à la construction de barrages en amont et à la fixation des berges par des enrochements », décrit-il.

NUMRIP, au travers de simulations, doit permettre de prévoir les trajectoires potentielles d’ajustements des cours d’eau en tenant compte de divers scénarios, tels que la modification du régime hydrosédimentaire, l’accroissement de la sécheresse ou la prolifération d’une espèce végétale. © Dov Corenblit

NUMRIP, un outil d’aide à la décision

Des schémas de restauration ont été lancés, incluant des politiques de maitrise foncière, pour tenter de rétablir un équilibre entre l’accès aux ressources, la protection contre les risques liées aux crues et la restauration de la biodiversité dans un « espace de bon fonctionnement ». L’objectif étant in fine de redonner au fleuve un « espace de liberté » suffisant lui permettant d’ajuster sa morphologie, de se recharger en sédiment et de recréer une ripisylve. C’est là qu’interviendra NUMRIP qui est destiné à devenir un outil d’aide à la décision. L’outil doit permettre à terme d’orienter les recommandations pour les plans de gestion et de restauration des cours d’eau de manière à à contrôler autant que possible et de manière « soft » (type Solutions Fondées sur la Nature) les trajectoires d’ajustements des cours d’eau dans une contexte de changement global. « Cela fait une vingtaine d’années que je travaille en contact étroit avec les gestionnaires environnementaux, les acteurs et les élus locaux dans différents bassins. Cette collaboration est naturelle et essentielle, intégrant et liant la composante de gestion environnementale avec la recherche scientifique fondamentale », souligne l’enseignant-chercheur qui collabore avec deux partenaires locaux dans le cadre de ce projet : le Syndicat Mixte des Milieux Aquatiques et des Rivières de l’Aude (SMMAR) et l’association Nature En Occitanie (NEO).

La modélisation pour orienter les actions de gestion

« NUMRIP devrait permettre d’anticiper les ajustements géomorphologiques et écologiques des tronçons de rivière impactés face aux changements environnementaux, climatiques et aux mesures de gestion », précise Pauline Quintin, cheffe de projet Zones Humides et Milieux Aquatiques chez NEO. Depuis sa création en 1969, l’association s’engage dans la protection de la Garonne et est aujourd’hui gestionnaire de plusieurs zones humides alluviales du fleuve en Occitanie, appartenant au Domaine Public Fluvial de l’Etat. Dans le cadre de cette collaboration, les simulations du modèle NUMRIP seront essentielles pour orienter les actions de gestion locales et régionales. « La Garonne a subi tant d’impacts qu’il est illusoire de penser qu’elle puisse retrouver son état originel, un état de référence que l’on ne connaît pas précisément. Cependant, le modèle NUMRIP pourrait permettre de définir un nouvel état d’équilibre vers lequel tendre », confie Pauline Quintin.

Dans le cadre de cette collaboration, les simulations du modèle NUMRIP seront essentielles pour orienter les actions de gestion locales et régionales. © Dov Corenblit

Bénéficier des connaissances les plus récentes

Le Syndicat Mixte des Milieux Aquatiques et des Rivières de l’Aude (SMMAR) – qui apporte un appui technique aux maîtres d’ouvrage locaux pour la gestion des cours d’eau et des milieux aquatiques – est un second exemple de collaboration autour du modèle NUMRIP. Un partenariat qui repose sur une connaissance approfondie du terrain. Mathilde Pouillat, cheffe de projet au SMMAR, souligne que l’approche va au-delà de celle des bureaux d’études traditionnels mettant l’accent sur les interactions complexes entre les éléments naturels et anthropiques des cours d’eau. « Cette expertise permet de bénéficier des connaissances les plus récentes dans cette discipline encore neuve, et de les appliquer au milieu opérationnel. »

Un exemple concret de cette collaboration est le travail effectué sur l’Orbieu, un cours d’eau dans les Corbières, ayant subi d’importantes extractions de matériaux. En effet, 500 000 m3 de matériaux ont été extraits à l’époque directement du chenal du cours d’eau, créant une incision importante et un besoin urgent de recharge sédimentaire. Pour remédier à ce déficit sédimentaire, le SMMAR cherche actuellement des solutions pour permettre au cours d’eau de récupérer cette charge sédimentaire naturellement, au fil des crues. « Cela implique d’augmenter la capacité d’érodabilité de certains secteurs en enlevant des points durs anthropiques ou en dessouchant la végétation. Une autre méthode consiste à aller chercher des matériaux à proximité et à les réinjecter directement dans le lit du cours d’eau. NUMRIP et sa modélisation nous permettra d’explorer ses possibilités », explique Mathilde Pouillat.

Enjeux environnementaux dans le Beaujolais

Autre exemple de collaboration science-terrain : le projet « Évolutions paysagères et enjeux environnementaux d’un espace agricole soumis à la pression urbaine : le cas du Beaujolais », d’Étienne Cossart. Le chercheur du laboratoire Environnement, ville et société2  a cherché à examiner les défis de l’urbanisation croissante sur les vignobles. « Le Beaujolais subit une pression foncière intense, avec de nombreux terrains agricoles convertis en zones constructibles. Le projet a permis d’analyser l’évolution des paysages, révélant une diminution d’un tiers des vignobles au cours des vingt dernières années ». Et alors que l’abandon des vignobles entraîne des conséquences environnementales importantes – structures dégradées, fossés de drainage obstrués, systèmes de haies en déclin, et une augmentation de l’érosion des sols -, ces changements affectent la biodiversité et les services écosystémiques, rendant cruciales les actions de restauration et de gestion paysagère.

C’est tout naturellement que le Syndicat Mixte du Beaujolais – qui œuvre pour la cohérence territoriale et la préservation des paysages viticoles du Beaujolais, tout en intégrant les préoccupations environnementales – a collaboré avec l’enseignant-chercheur et ses étudiants. Deux d’entre eux ont réalisé un stage pour comprendre l’impact de l’enfrichement, révélant ses impacts pour le milieu naturel et l’urbain. « Nous avons appris beaucoup de ces recherches comme par exemple que l’enfrichement autour des hameaux peut nuire à l’attractivité en raison des nuisances de la faune, des risques d’incendie et des préoccupations sanitaires. Préserver des espaces ouverts est donc essentiel », rapporte Bertrand Girard, ancien chef de projet au Syndicat mixte du Beaujolais. Le projet a également cherché à valoriser l’enfrichement dans des secteurs spécifiques, notamment par le reboisement de haies, présentant des bénéfices environnementaux. Autant de données qui permettront d’orienter les politiques dans la gestion des ressources de son territoire.


Notes

1 CNRS/IRD/Toulouse INP/Université Toulouse III – Paul Sabatier

2 CNRS/École nationale des travaux publics d’État/ENS Lyon/ENSA Lyon/Université Jean Monnet/Université Lumière Lyon 2/Université Lyon 3 Jean Moulin


Source CNRS

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