Les lacs amazoniens, pièges à carbone menacés

Des scientifiques de l’IRD et leurs partenaires au Brésil mettent en lumière le rôle fondamental des lacs amazoniens dans le piégeage du carbone atmosphérique dans les sédiments. Ils montrent aussi les menaces qui pèsent sur les mécanismes impliqués dans cette accumulation et recommandent une gestion durable de ces écosystèmes.

Cercle vicieux s’il en est, l’augmentation de la température sur Terre accroit le réchauffement climatique ! Tout comme la destruction des forêts tropicales humides, d’ailleurs… Les travaux de scientifiques de l’IRD révèlent ainsi que ces processus menacent le mécanisme qui fait des lacs amazoniens de formidables usines à piéger du carbone atmosphérique dans les sols. « Les lacs ne représentent que 2 % de la surface de la région amazonienne mais ils jouent, avec la forêt à proximité, un rôle fondamental dans le cycle du carbone », explique le géographe Leonardo Amora-Nogueira, dont le récent doctorat portait sur le sujet.

La forêt tropicale humide autour des lacs tropicaux produit une formidable biomasse qui peut ensuite être en partie intégrée aux sédiments lacustres. © Humberto Marotta
Des écosystèmes champions de la biomasse

Chauds et humides, les écosystèmes des lacs tropicaux et de leurs environs forestiers sont extrêmement productifs en biomasse aquatique et terrestre. De ce fait, les lacs reçoivent beaucoup de sédiments organiques et inorganiques provenant de vastes bassins versants, drainés par les eaux. « Si une partie de la biomasse y est convertie en gaz à effet de serre par décomposition biologique, une importante quantité est également accumulée dans les sédiments sur leurs fonds et sort ainsi du cycle atmosphérique du carbone », indique Patricia Turcq, biogéochimiste à GET.

En analysant la présence de l’isotope 210 du plomb1 dans des carottes de sédiments prélevées au fond des lacs amazoniens, les scientifiques sont parvenus à déterminer la quantité de carbone accumulée sur 50 à 100 ans. Extrapolés à l’échelle mondiale, ces résultats montrent que les lacs de forêts tropicales humides piègent 80 terragrammes de carbone atmosphériques chaque année , soit 16 fois les émissions automobiles européenne annuelles !

Les lacs des forêts tropicales, comme celui-ci en Amazonie, piègent une grande quantité de carbone atmosphérique. © DR
Déforestation et décomposition

Mais ce mécanisme naturel de stockage est aujourd’hui compromis : « l’augmentation de la température liée au réchauffement climatique pourrait accélérer les processus de décomposition biologique et, ce faisant, augmenter la part des sédiments organiques transformée en gaz à effet de serre au détriment de celle stockée au fond des lacs », estime Patricia Turcq.

La perte de surface du couvert forestier autour des lacs, liée à l’action anthropique, pourrait également limiter leurs capacités de stockage, en restreignant la quantité de matière organique produite par la végétation et finalement drainée par les eaux.
« Compte tenu du rôle significatif de ces écosystèmes dans le cycle global du carbone, leur préservation constitue un enjeu climatique majeur. Nous recommandons ainsi de lutter contre leur déforestation, d’adopter une gestion durable de leur environnement et d’entreprendre, quand c’est nécessaire, des actions spécifiques de reforestation », conclut Léonardo Amora-Nogueira

Les carottes prélevées dans le sédiment lacustre, par sondage des fonds, permettent de comprendre les mécanismes à l’œuvre de stockage du carbone issu de l’atmosphère. © Leonardo Amora-Nogueira

Publication

Tropical forests as drivers of lake carbon burial, Leonardo Amora-Nogueira, Christian J. Sanders, Alex Enrich-Prast, Luciana Silva Monteiro Sanders, Rodrigo Coutinho Abuchacra, Patricia F. Moreira-Turcq, Renato Campello Cordeiro, Vincent Gauci, Luciane Silva Moreira, Fausto Machado-Silva, Renata Libonati, Thairiny Fonseca, Cristiane Nunes Francisco & Humberto Marotta, Nature Communication, Juillet 2022. DOI : https://doi.org/10.1038/S41467-022-31258-8


Contacts

  • Patricia Turcq, GET, chercheuse IRD au laboratoire Géosciences Environnement Toulouse (GET-OMP/CNRS/CNES/IRD/UT3 Paul Sabatier,Météo France). Mail : patricia.turcq@ird.fr
  • Leonardo Amora-Nogueira, post-doctorant Universidade Federal Fluminense (UFF) , Brésil. Mail : leonardoamora@id.uff.br
  • Olivier Blot, journaliste. Mail : olivier.blot@ird.fr

Note

1 Radionucléide issu de la chaîne de désintégration de l’uranium 238 présent dans la croute terrestre, ayant une demi-vie de 22 ans.

Source IRD

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