Le Congo : un fleuve sous surveillance depuis 1902

Grâce au travail minutieux de scientifiques français – dont ceux de l’UMR GET – et de leurs collègues d’Afrique centrale, 120 ans de données sur l’hydrologie du bassin du Congo sont enfin accessibles. Publiés dans la revue LHB Hydroscience Journal, leurs résultats seront de première utilité pour les futurs aménagements fluviaux.

Deuxième de la planète et premier du continent africain, le bassin du Congo est un élément géographique avec lequel il faut compter. Des données patiemment accumulées vont éclairer le fonctionnement du fleuve qui en est à l’origine.

Stations jumelles : Brazzaville et Kinshasa

Le fleuve Congo1 draine un gigantesque bassin versant d’Afrique Centrale. Etant donné son importance, il n’est pas étonnant que les hydrologues se soient penchés sur son débit et les ‘humeurs’ de son régime. Ainsi dès 1902, son niveau d’eau (= relevé limnimétrique) a été suivi et ses jaugeages ont permis de mesurer son débit et de réaliser sa courbe de tarage qui constituent la carte d’identité du fleuve. Les principales stations de Brazzaville et Kinshasa, les capitales les plus proches du monde, de part et d’autre du fleuve, respectivement en République du Congo et en République Démocratique du Congo, voient transiter 98% des eaux du bassin. « Le débit moyen annuel du Congo est de 41 5000 m3/s, soit 20 fois celui du Rhône ! », révèle Alain Laraque, potamologue2 au GET et principal artisan de la longue traque des données parfois éparpillées au sein d’institutions variées tant au Sud qu’au Nord.

Carte du Bassin versant du Congo © IRD- Alain Laraque, adaptée de Runge, 2007
Evolutions technologiques

Sans entrer dans des détails techniques, on ne peut pas mesurer quotidiennement les débits et les lectures limnimétriques doivent être tarées (comme pour les balances). Des campagnes de jaugeages à différentes périodes de l’année, puisque le débit fluvial fluctue en fonction des saisons, sont donc nécessaires. Chaque échelle a sa courbe de tarage. Cela, multiplié par le nombre de stations, engendre une masse considérable de données scrupuleusement consignées dans des registres normalement conservés par les services hydrologiques nationaux. A l’heure où les mesures s’effectuent grâce à des outils ‘high-tech’, la méthode traditionnelle de mesure de débit d’un cours d’eau – dite « au moulinet » – qui a prévalu pendant un siècle fait figure d’ancêtre. Cet article retrace l’aventure scientifique amorcée par les hydrologues belges puis poursuivie par ceux de l’ORSTOM devenu IRD ainsi que par les services de navigation fluviale du bassin. Sans ces longues séries de données, pas de modélisation possible ni de prévisions ! Au fil du temps, les techniques s’améliorent et les mesures deviennent moins fastidieuses et risquées. « En 2010, nous avions réalisé une « première » hydrologique, se rappelle le chercheur, l’échographie de deux grands fleuves, le Congo et l’Orénoque, grâce à l’Acoustic Doppler Current Profiler (ADCP)3».

Mesures hydrologiques sur le fleuve Congo. 1er jaugeage Doppler à l’ADCP © IRD – Alain Laraque
Enquête au long cours

Pour produire des données fiables sur une période de 120 ans, il faut retrouver les documents disponibles comportant les hauteurs d’eau et les débits mesurés. Plus facile à dire qu’à faire ! « Aucun service n’ayant centralisé ces données, raconte Alain Laraque, il a fallu rechercher les éléments historiques sauvegardés ailleurs puis les analyser, ce qui était difficile car une succession d’hydrologues y a apporté des corrections diverses… ». Un vrai travail de détective et une plongée dans plus d’un siècle d’hydrologie ! Résultat : la première compilation de tous les jaugeages4 depuis les premiers réalisés en 1955, jusqu’aux derniers effectués par ADCP en 2019 ainsi que la reconstitution d’une longue série de référence à partir des relevés limnimétriques quotidiens. Cette approche autorise les auteurs à souligner la grande stabilité de la courbe de tarage établie. « C’est la clé pour gérer au mieux l’énorme potentiel des ressources hydriques du fleuve Congo et apprécier les tendances à moyen et long termes de son régime hydrologique », ajoute le potamologue. Ces paramètres sont nécessaires pour la navigation fluviale, les projets de connections interbassins, l’évaluation des risques naturels, l’exploitation hydroélectrique, etc. « A noter un nouvel épisode du projet de barrage du Grand Inga (le plus puissant du monde) qui dort dans les tiroirs depuis un siècle alors qu’un tel ouvrage permettrait d’électrifier une grande partie de l’Afrique. Ce fleuve a plus que jamais besoin d’une conscience hydrologique régionale », renchérit Alain Laraque.

Carte du pool Malebo montrant les trois principales sections de jaugeage du fleuve Congo (A = Maluku-Tréchot, B = BZV/ KIN, C = Kalina) et D = les rapides du Djoué. Légende : BZV = Brazzaville, KIN = Kinshasa, 1 = pointe Kalina, 2 = Baie Ngaliena. © IRD – Alain Laraque

Publication

Courbes de tarage du fleuve Congo à Brazzaville-Kinshasa, Alain Laraque, Jérôme Le Coz, Guy Dieudonne Moukandi N’kaya, Grace Bissemo, Levy Ayissou, Nathalie Rouché, Jean-Pierre Bricquet, Santiago Yepez & Georges Gulemvuga, LHB, Juillet 2022. DOI : https://doi.org/10.1080/27678490.2022.2082338


Contacts

  • Alain Laraque, chercheur IRD au laboratoire Géosciences Environnement Toulouse (GET-OMP/CNRS/CNES/IRD/UT3 Paul Sabatier,Météo France). Mail : alain.laraque@ird.fr
  • Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet, communication IRD. Mail : communication.occitanie@ird.fr

Note

1 Longueur 4 700 km

2 Spécialiste de l’étude des fleuves

3 L’échographie Doppler est notamment utilisée en médecine pour mesurer les débits des vaisseaux sanguins

4 139 au moulinet de 1955 à 1962 et 1971 à 1981 + 15 à l’ADCP depuis 2010

Source IRD

X