Le lac Tchad ne s’assèche pas

Une récente étude coordonnée par Florence Sylvestre de l’IRD, montre que le lac Tchad ne s’assèche pas. Au contraire, depuis 13 ans, son stock d’eau total augmente. Un constat encourageant dans cette zone où la préservation du lac est un enjeu environnemental, économique, politique et sécuritaire.

« Certes, dans les années 1970 et 1980, le lac Tchad a perdu 90 % de sa surface, mais nous venons de démontrer qu’il ne s’assèche plus depuis 20 ans, expose Florence Sylvestre, paléoclimatologue à l’IRD et déléguée aux relations internationales du Centre européen de recherches et d’enseignement en géosciences de l’environnement (CEREGE) à Aix-en-Provence. Ces résultats sont importants car l’évolution du lac est au cœur de politiques de développement de cette région du Sahel, très fragilisée par le conflit avec Boko Haram ». De fait, ces travaux ont été demandés par le think tank (un groupe de réflexion) berlinois Adelphi qui analyse comment le climat explique en partie les conflits qui sévissent dans certaines régions.

Suivre en continu

​​​​« Jusque-là les études de l’évolution du lac incitaient au pessimisme, mais elles étaient en partie biaisées. En effet, les divers conflits limitent les mesures sur le terrain. Et les images satellites disponibles sont trompeuses car le lac y apparaît plus moins étendu selon qu’elles ont été prises en période sèche ou humide. D’où la nécessité d’une évaluation précise du stock d’eau terrestre du lac sur le temps le plus long possible et en continu, relate Florence Sylvestre qui coordonne ce projet1. C’est pourquoi, j’ai fait appel  à Fabrice Papa, chercheur IRD, Jean-François Crétaux du CNES et Frédéric Frappart de l’Observatoire Midi-Pyrénées ». Tous trois sont spécialistes de l’étude du cycle de l’eau et du climat grâce aux observations spatiales au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS) de Toulouse. « Nous avons en outre été aidés par Binh Pham-Duc, un jeune chercheur formé à l’observatoire de Paris en hydrologie spatiale », complète la paléoclimatologue.

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Le lac Tchad, photographié par les astronautes de la Station spatiale internationale en février 2015
© Nasa- Earth Observatory

Observer, mesurer, modéliser

Par stock d’eau terrestre, on entend les eaux de surface, auxquelles s’ajoutent l’humidité des sols et les eaux souterraines. « Pour établir la variations de chacune, nous avons utilisé les données enregistrées, entre 2001 et 2018, par divers instruments de mesure embarqués dans des satellites, relate Fabrice Papa. Nous avons ainsi déterminé la surface des eaux libres et leur profondeur ce qui nous a donné leur volume. Grâce à des modèles numériques, nous avons estimé l’humidité des sols. Enfin, les mesures satellites de la mission GRACE2 [pour Gravity Recovery and Climate Experiment] nous ont donné la totalité du stock d’eau du lac. À partir de ces trois paramètres, nous avons en avons déduit la part des eaux souterraines. »

Ainsi, entre 2001 et 2018, la surface du bassin Nord du lac a diminué légèrement, alors qu’au Sud, elle est restée stable, et a même connu une légère hausse. « Plus précisément, même si le lac se recharge de manière inégale d’une année sur l’autre selon les conditions climatiques, depuis 20 ans, la cuvette nord n’a plus connu d’assèchement total, y compris les années où la pluviométrie a été faible », indique Florence Sylvestre. Bilan : malgré la diminution du bassin Nord, depuis 13 ans, la totalité des eaux de surface du lac augmente. « Autre élément important, 70 % de l’eau du lac est stockée dans son aquifère [sa nappe phréatique, ndlr.] qui est en constante augmentation, complète la chercheuse. Il est donc envisageable, les années où la sécheresse est trop intense, de pomper dans ces eaux souterraines pour répondre aux besoins des populations ».  

Le lac est au cœur de la vie quotidienne des populations qui vivent à proximité.
© Cnes – Jean-François Créteaux

Maintenir la surveillance

Ces résultats sont très encourageants quant au devenir du lac dans les conditions climatiques actuelles. Cependant, « c’est un système hydrologique très complexe avec de nombreux archipels, et qui dépend notamment du débit des rivières qui l’alimentent. C’est pourquoi nous allons le surveiller grâce à la mission SWOT3 (Surface Water Ocean Topography), explique Jean-François Crétaux. Cette mission va mesurer finement le niveau des océans, des lacs et des cours d’eau dont la largeur est égale ou supérieure à 100 mètres. Concernant le lac Tchad, d’une part, les mesures faites sur le terrain, notamment par l’IRD, serviront à calibrer l’altimètre. D’autre part, grâce au suivi des rivières alentours, nous pourrons établir comment le lac se remplit dans le temps ». Toutefois, SWOT ne sera lancée qu’en 2022, ces connaissances ne seront donc pas disponibles rapidement. Mais, d’ores et déjà, « nos résultats devraient aider les politiques à mieux gérer cette incroyable oasis d’eau douce au milieu du Sahel », espère Florence Sylvestre.


  1. 1. Projet soutenu par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), ainsi que les ministères des affaires étrangères allemandes et néerlandaises.
  2. 2. GRACE : Mission spatiale de la NASA et de l’agence spatiale allemande
  3. 3. SWOT : Mission spatiale du CNES, de la NASA, de l’agence spatiale canadienne et de l’agence spatiale britannique

Référence

L’hydrologie du lac Tchad dans le contexte du changement climatique actuel B. Pham-Duc, F. Sylvestre, F. Papa, F. Frappart, C. Bouchez, J. F. Crétaux, The Lake Chad hydrology under current climate change, Nature Scientific Reports, 26 mars 2020 

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